Plaider hors les prétoires
Réflexions sur le rôle « politique » – au sens noble s’il en est 😉 – de l’avocat.
Il arrive que le droit dise tout sur le papier, mais que rien ne se passe en pratique.
Que les textes existent, que les principes soient là, couchés noir sur blanc, et pourtant… que le silence voire l’injustice l’emporte.
C’est dans cet interstice – entre le droit proclamé et le droit effectif – que se loge une part essentielle de mon métier : le plaidoyer.
Non pas celui des audiences avec des robes noires. Mais celui, moins visible, qui s’exerce dans les bureaux des parlementaires, les salles des administrations, ou au cœur des collectifs de patients. Celui qui cherche à infléchir le réel, à rétablir les équilibres. Non par la force, mais par le raisonnement.
Un métier de la norme
L’avocat est un technicien du droit certes, mais il est surtout un praticien de la norme. Il sait comment elle naît, comment elle s’applique, et surtout… comment elle cafouille et échoue. C’est ce regard-là, cette expérience, qui font de lui un interlocuteur naturel des décideurs publics.
Comme le député, il plaide. Il défend un point de vue, une situation, un vide juridique à combler ou, souvent, un excès de loi à éviter. Car il faut le dire : notre époque ne manque pas de textes. Elle manque d’applications intelligentes. Le plaidoyer ne consiste donc pas à réclamer de nouvelles lois à tout propos, mais à interroger ce qui existe déjà, à en extraire les leviers dormants, à dénoncer les obstacles administratifs ou les contorsions interprétatives qui empêchent la norme de remplir son rôle protecteur de base.
L’écoute du terrain
Dans le champ du droit des patients, cette mission prend un relief particulier. Ici, les textes sont nombreux, parfois généreux, mais souvent ignorés. La personne malade ou en situation de handicap se heurte à un enchevêtrement de procédures, d’organismes, de délais. Ce que le droit promet, le terrain l’enterre.
C’est à partir de cette dissonance que le plaidoyer peut s’exercer. Lorsqu’un patient n’a pas accès à un traitement, lorsqu’un aidant s’épuise face à l’inertie d’une administration, ou lorsque tout autre signal d’alarme traduit une faille structurelle. Le rôle de l’avocat, ici, est d’en faire état et de proposer des remèdes par une parole audible. Argumentée. Documentée. Limpide.
Mener une action de plaidoyer, ce n’est pas s’agiter par des effets de manche avec indignation. C’est transformer des situations individuelles en levier collectif. Ce que nous faisons devant les juridictions, nous pouvons aussi le faire devant un parlementaire, une agence régionale de santé, un ministère. La démarche est la même : faire entendre, faire comprendre, et si possible, faire bouger.
Une fonction politique assumée
Il y a dans cette pratique une forme d’engagement. Politique, au sens le plus exigeant du terme : construire et organiser une société à partir du droit. Créer du lien entre le texte et la vie des citoyens. Défendre l’intérêt général, à partir de cas singuliers.
C’est pour cela que le plaidoyer n’est pas un exercice secondaire dans mon activité d’avocate. C’est un prolongement logique. Parce que le contentieux ne suffit pas toujours. Parce que certaines réformes n’attendront pas que l’on statue au fond. Parce que parfois, il suffit de dire les choses clairement à la bonne personne, au bon moment, pour que quelque chose cède. Suggérer une réforme, proposer une circulaire, éclairer un parlementaire ou une administration sur une faille du système.
Le plaidoyer, c’est l’art de parler juste. Pas fort. Juste. C’est refuser l’injustice sans exiger toujours une nouvelle loi. Car le plus souvent, le droit est déjà là. Il dort, oublié. Il suffirait de le réveiller.