Quand les différences dérangent à table….
Pourquoi nos valeurs valent toujours plus qu’un dîner
Ces jours-ci, j’ai lu dans la revue Philosophie une réponse de Charles Pépin à un lecteur pris dans une situation tristement banale : un dîner entre amis (et nouvelles personnes inconnues…souvent des bonnes surprises, parfois de très mauvaises…); une atmosphère a priori conviviale, et soudain un invité qui se met à tenir des propos sexistes, misogynes et vulgaires.
Le lecteur formule alors une question que beaucoup se posent, souvent trop tard : fallait-il intervenir au risque de casser l’ambiance, ou se taire par respect pour l’hôte et le contexte social ?
Charles Pépin écrit en substance : « Parfois, vos valeurs valent plus qu’un dîner. La morale l’emporte alors sur le social. » Autrement dit, il arrive un moment où le souci de la politesse ou du confort collectif hypocrite ne peut plus servir de paravent à l’inacceptable.
Cette lecture m’a renvoyée à une expérience personnelle.
J’étais invitée à un dîner organisé par le compagnon récent d’une amie. Beaucoup de convives, pour la plupart inconnus. L’un d’eux s’est révélé être un militant farouchement opposé au mariage homosexuel. Il n’a pas résisté au besoin irrépressible (et provoquant) d’introduire le sujet à table, avec tout ce que cela suppose de propos discriminants, présentés par lui comme des « opinions discutables ».
J’ai tenté un recadrage. Calme, poli, mais sans détour. Je lui ai rappelé que le principe d’égalité a valeur constitutionnelle. Réponse immédiate, mi-ironique, mi-désinvolte : « Ah, l’avocate ! »
Il a donc fallu préciser. Expliquer que derrière la professionnelle du droit, il y avait aussi une personne. Une personne qui ne tolère pas les propos homophobes, quels que soient le contexte, la qualité de la table dressée et des mets (le dessert allait pourtant être délicieux…mon préféré…).
Ne pouvant ni clouer le bec à l’intéressé, ni supporter que ce type de discours se banalise sous couvert d’échanges d’opinions conviviaux, j’ai fait un choix simple : quitter le dîner (avant le dessert).
À la lumière de la conclusion de Charles Pépin, je ne regrette rien. Mieux : je pousserais sa formule jusqu’au bout. Là où il écrit « parfois », je dirais volontiers « toujours ».
Dès lors que concilier son éthique propre et le social a un coût – celui de se bâillonner, de se trahir, de laisser passer l’inacceptable – il n’y a pas à hésiter.
On ne négocie pas avec ses valeurs. On ne les suspend pas le temps d’un repas. Et le respect de l’hôte (et de ses talents de cuisinier) ne saurait justifier le silence face à des propos discriminatoires.
Nos valeurs valent plus qu’un dîner. Toujours.