Je ne défends pas tous les dossiers : choisir ses combats, c’est protéger les patients

Il m’a fallu du temps étant jeune pour comprendre que dire “oui” à un dossier pouvait parfois nuire davantage que refuser. En droit de la santé, toutes les histoires ne doivent pas devenir des contentieux. Certaines doivent s’arrêter à temps.


Quand l’engagement dépasse la lucidité

Au début de mon exercice, j’avais une conviction simple : toute personne se disant victime d’une injustice méritait d’être défendue.

J’étais portée par l’envie d’aider, par une forme d’indignation légitime face aux dysfonctionnements du système de santé. Mais avec le recul, j’ai progressivement réalisé que cette posture, si elle est humainement compréhensible, peut être juridiquement dangereuse.

Car défendre, ce n’est pas seulement accompagner sans réserve. C’est nécessairement filtrer, analyser, et parfois refuser.


Le dossier qui a fait basculer ma pratique

Je me souviens d’un patient persuadé d’avoir contracté une hépatite C à la suite d’une transfusion sanguine.

Son récit était structuré, sa conviction d’injustice profonde. Il demandait réparation au titre d’une contamination transfusionnelle.

Mais en travaillant le dossier, un élément majeur est apparu : aucune trace médicale de transfusion. Pas un document. Pas une mention. Rien.

En parallèle, plusieurs autres modes de contamination étaient médicalement plausibles dans sa situation.

À cet instant, une évidence s’est imposée : la conviction du patient ne suffit pas. Elle ne remplacera jamais la preuve.


La responsabilité de l’avocat : résister au récit

Ce type de dossier est un piège classique.

Le récit est fort. L’émotion est réelle. Mais le droit, lui, ne se nourrit pas d’intuition ou de ressenti. En tout cas pas seulement. Il repose sur des éléments objectifs, vérifiables, opposables.

Accepter un dossier sans base probatoire solide, c’est exposer le patient à un échec presque certain.
C’est l’entraîner dans une procédure longue, coûteuse, éprouvante.
C’est, au fond, lui faire perdre du temps, de l’énergie et de l’argent. Et même parfois, de la dignité. 

Ce n’est pas le rôle d’un avocat.


Une méthode stricte : preuve, cohérence, chances de succès

Aujourd’hui, ma pratique est structurée. 

Avant d’accepter un dossier, je procède systématiquement à une analyse approfondie des pièces médicales. Je ne me contente pas du récit. Je cherche :

  • des preuves concrètes ; 
  • une cohérence médicale ; 
  • une articulation juridique défendable ; 
  • des chances réelles de succès. 

Dans certains cas, cela implique une phase préalable d’analyse avant toute tentative de règlement amiable ou contentieux.

Et parfois, la conclusion est claire : le dossier ne doit pas être engagé.


Refuser, c’est aussi protéger

Dire non est difficile.
Surtout face à une personne en souffrance, persuadée de son bon droit.

Mais accepter un dossier perdu d’avance est une faute.

Je refuse de prendre un dossier qui va mener un patient à sa perte, en lui faisant supporter des honoraires et un espoir injustifié, alors même que l’issue (mauvaise) est prévisible.

De la même manière, je ne prends pas de dossiers dans lesquels je perçois un objectif autre que la recherche de justice. Lorsque la démarche repose sur une volonté d’enrichissement sans cause humaine réelle, je m’en écarte immédiatement.


Choisir ses combats pour rester juste

Cette exigence n’est pas un manque d’ouverture d’esprit. C’est une ligne de conduite morale, éthique.

Elle permet de concentrer mon énergie sur les dossiers légitimes, solides, défendables. Ceux où le droit peut réellement réparer, compenser, rééquilibrer.

Parce qu’au fond, refuser certains dossiers, ce n’est pas abandonner les patients.
C’est, bien au contraire, préserver l’intégrité de leur cause — et la mienne.


Conclusion

En droit de la santé, la justesse d’un combat ne se mesure pas à l’intensité du récit, mais à la solidité des preuves : c’est à cette condition seulement que la défense a un sens.

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