
Question philosophique : étant malade puis-je encore décréter être heureuse ?
Depuis que je suis malade, certaines lectures philosophiques me font autant de bien qu’elles me bousculent.
Parmi elles, les philosophies antiques occupent une place particulière. Les stoïciens, les épicuriens, Épictète, Marc Aurèle, Sénèque, Épicure… Tous cherchent à répondre à la même question : comment vivre une vie bonne ?
Et il y a une idée avec laquelle je me débats régulièrement.
Celle de l’ataraxie.
L’ataraxie est souvent définie comme une absence de troubles de l’âme. Chez Épicure, elle s’accompagne également de l’aponie, c’est-à-dire l’absence de douleur physique. Ensemble, elles constitueraient le sommet du bonheur humain.
Dit comme cela, j’avoue que quelque chose en moi se « crispe ».
Car si le bonheur suppose l’absence de douleur physique et psychologique, alors que reste-t-il à ceux qui vivent avec une maladie chronique ?
Que reste-t-il à ceux qui se réveillent chaque matin avec une douleur déjà bien installée dans le corps ?
Que reste-t-il à ceux qui savent que la fatigue, les symptômes, les contraintes médicales et les inquiétudes les accompagneront probablement longtemps ?
Si je prends cette définition au pied de la lettre, la conclusion semble terrible : je n’aurai plus jamais pleinement accès au bonheur.
Cette idée me paraît non seulement déprimante bien sûr, mais aussi profondément injuste.
Elle reviendrait à considérer qu’une partie de l’humanité est condamnée à vivre définitivement à la porte du bonheur.
Heureusement, mon expérience personnelle me souffle un tout autre sentiment.
Je connais des personnes gravement malades qui savent encore rire, même en soins palliatifs.
Je connais des personnes qui, malgré leur lourd handicap, éprouvent de la joie au quotidien.
Je connais des proches endeuillés qui continuent malgré tout à profiter de la vie.
Et je sais, pour l’avoir vécu moi-même, qu’il est possible de ressentir de véritables moments de bonheur au milieu même de la souffrance.
Le bonheur n’est alors pas l’absence de douleur.
Il devient la capacité à faire une place à autre chose que la douleur.
Je peux souffrir physiquement et être heureuse en regardant un paysage à couper le souffle.
Je peux me sentir au bord de l’écroulement et éprouver de la gratitude lors d’un déjeuner avec mon mari.
Je peux être épuisée et ressentir de la joie devant une toile que je suis en train de peindre.
Je peux être inquiète pour ma santé et ressentir malgré tout le plaisir de cuisiner pour ceux que j’aime.
Certes ces moments ne font pas disparaître la souffrance. Mais ils coexistent avec elle.
Peut-être est-ce là que ma lecture des philosophes a évolué.
Je ne crois plus que l’ataraxie doive être comprise comme une perfection inaccessible où plus aucune douleur n’existerait. Je préfère y voir une forme de paix intérieure relative.
Non pas un état dans lequel le corps ne souffre plus. Mais un état dans lequel la souffrance ne règne plus en maître sur notre vie.
Même les stoïciens les plus célèbres n’étaient d’ailleurs pas étrangers à la maladie. Sénèque était malade. Épictète était handicapé. Marc Aurèle a connu les deuils, les guerres et les épidémies.
Aucun d’eux ne vivait dans un monde idéal.
Leur sagesse consistait précisément à chercher une forme de liberté intérieure dans un monde qui ne l’était pas.
Peut-être alors que la question n’est pas : « Puis-je supprimer toute douleur ? »
Peut-être que la vraie question est : « Puis-je encore construire une vie qui mérite d’être vécue malgré cette douleur ? »
La différence est immense.
La première question conduit souvent au désespoir lorsque la maladie devient chronique.
La seconde ouvre un chemin.
Un chemin imparfait, semé d’embûches.
Mais un chemin réel, parfois bucolique, et même ponctuellement la route du Paradis.
J’aime d’ailleurs imaginer qu’Épicure lui-même aurait compris cette nuance. On oublie souvent qu’il écrivait certaines de ses lettres alors qu’il souffrait de douleurs physiques importantes. Et pourtant, il continuait à affirmer que sa vie demeurait heureuse grâce à ses souvenirs, à ses amitiés et à sa manière de regarder le monde.
Alors non je ne crois plus que le bonheur soit interdit à une personne malade.
Le bonheur sera peut-être différent de celui imaginé autrefois.
Il sera parfois plus fragile. Parfois plus discret.
Mais il n’en sera pas moins réel.
Au diable donc l’ataraxie et vivent les malades heureux !