L’odeur des livres d’occasion

J’aime les livres d’occasion.

Pas seulement parce qu’ils coûtent moins cher. Pas seulement parce qu’ils permettent de faire circuler les ouvrages plutôt que de les laisser dormir sur une étagère ou de les jeter. 

J’aime surtout ce premier instant où l’on tourne la couverture et où monte une odeur qui ne ressemble à rien de ce qui se trouve chez moi.

Parfois, c’est une odeur de vieux papier. Parfois, celle d’un type de cuisine. D’autres fois, une légère trace de parfum, de tabac, de bois ciré ou même d’humidité. Il m’arrive de ne pas savoir du tout ce que je sens. Je sais seulement que cette odeur vient d’ailleurs.

Je me surprends alors à imaginer les mains qui ont tenu ce livre avant moi. Qui était cette personne ? À quel moment de sa vie a-t-elle lu ces pages ? Était-elle heureuse ? Inquiète ? Étudiante ? Retraitée ? Malade ? Amoureuse ?

A-t-elle acheté ce livre avec enthousiasme ? L’a-t-elle reçu en cadeau ? L’a-t-elle lu d’une traite ou abandonné à la moitié ?

Je ne le saurai jamais et pourtant, pendant quelques secondes, une forme d’intimité improbable s’installe entre nous deux.

Nous ne nous rencontrerons jamais. Nous ne connaîtrons jamais nos noms respectifs. Nous ne partageons probablement ni les mêmes idées, ni les mêmes goûts (en dehors des livres ;-). 

Et pourtant nous avons tenu le même objet.

Nous avons posé nos yeux sur les mêmes phrases.

Nous avons peut-être été touchés par les mêmes passages.

Je trouve cela profondément émouvant.

À une époque où tout devient instantané, dématérialisé et parfois jetable, le livre d’occasion raconte une autre histoire. Il rappelle que la culture est aussi une transmission. Une chaîne discrète qui relie des inconnus.

Un lecteur lit.

Puis il transmet.

Un autre lit à son tour.

Puis transmet encore.

Le livre continue son chemin.

Il voyage de maison en maison, de ville en ville, parfois de génération en génération.

Je trouve cette idée magnifique.

Lorsqu’un livre neuf entre chez moi, il m’appartient encore totalement. Lorsqu’un livre d’occasion arrive sur ma table, il porte déjà une histoire qui ne m’appartient pas. Je ne suis qu’une étape supplémentaire dans son parcours.

Et moi aussi, bientôt, après l’avoir lu, annoté ou simplement aimé (ou pas!), je le remettrai moi aussi en circulation.

Alors quelqu’un d’autre l’ouvrira.

Quelqu’un d’autre sentira cette odeur.

Et, sans le savoir, partagera un peu de mon intimité comme j’ai partagé celle d’un lecteur inconnu avant lui.

C’est une étrange forme de lien humain.

Fragile.

Silencieuse.

Mais terriblement réconfortante.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *