
Danser « quand même »
Je crois que nous ne dansons pas assez.
Je ne parle pas de prendre des cours, d’apprendre une chorégraphie ou de chercher à bien danser. Je parle de fermer la porte du salon, de lancer une musique qu’on aime et de bouger comme on peut, comme on est, sans témoin et sans objectif.
Quand on est malade, cela paraît parfois absurde voire suicidaire…;-)
Parce qu’on sait déjà ce qui va arriver ensuite.
On sait que les jambes seront plus lourdes. Que les douleurs risquent d’augmenter. Que la fatigue réclamera probablement des siestes supplémentaires. Que le corps présentera l’addition.
Alors pourquoi danser ?
Justement parce que nous ne sommes pas seulement des organismes chargés de gérer leurs symptômes.
À force de vivre avec la maladie, nous pouvons finir par regarder chaque activité à travers le prisme de son coût énergétique. Nous calculons. Nous anticipons. Nous négocions avec notre corps.
« Est-ce que cela vaut la peine ? »
La question est légitime. Elle est même nécessaire.
Mais parfois, il faut aussi se demander :
« Est-ce que cela me fait vivre ? »
Certaines activités n’améliorent pas nos analyses biologiques. Elles ne diminuent pas nécessairement les douleurs. Elles ne font pas progresser un dossier. Elles ne cochent aucune case de productivité.
Elles nous rappellent simplement que nous sommes encore là.
Quand je danse seule dans mon salon, il se passe quelque chose d’étrange.
Pendant quelques minutes, je ne suis plus une patiente. Je ne suis plus une avocate. Je ne suis plus une personne qui surveille ses symptômes, son traitement ou son agenda.
Je suis juste quelqu’un qui écoute une musique.
Le cerveau cesse de tourner à toute vitesse.
Les inquiétudes se relâchent.
Les listes de tâches disparaissent.
La maladie, elle-même, s’oublie le temps d’un instant…
Il y a seulement un corps qui bouge.
Un corps imparfait.
Un corps douloureux.
Un corps parfois épuisé.
Mais un corps vivant.
Je crois que c’est cela qui me touche dans la danse.
Elle ne demande pas d’être performante.
Elle ne demande pas d’être forte.
Elle ne demande même pas d’aller bien (bon, un minimum quand même!).
Elle demande seulement d’être présente, à l’instant T.
Et puis, soyons honnêtes : il existe parfois une forme de joie presque rebelle à danser quand on est malade.
Comme une manière de dire à la maladie :
« Je sais que tu es là. Je sais que tu me rattraperas peut-être dans une heure. Mais pendant ces quelques minutes…Ta gueule! »
Ce n’est pas du déni.
Ce n’est pas du dépassement de soi.
Ce n’est pas une victoire spectaculaire.
C’est juste une parenthèse.
Une respiration.
Un refus de réduire toute son existence à la gestion de ses limites.
Bien sûr, il faut écouter son corps. Bien sûr, il faut respecter ses contraintes. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut s’épuiser ou ignorer la douleur.
Mais je crois que nous pouvons parfois accepter un certain coût lorsque la récompense est une véritable bouffée de vie.
Nous le faisons déjà pour un repas entre amis.
Pour une exposition ponctuelle.
Pour un voyage durement préparé.
Pour un concert souvent lourd de conséquences.
Pourquoi pas pour trois chansons dans un salon ?
Nous sommes nombreux, lorsqu’une maladie s’installe, à perdre progressivement notre spontanéité. Tout devient organisé, planifié, sécurisé.
Danser est peut-être l’une des dernières activités totalement inutiles au meilleur sens du terme.
Elle ne sert à rien.
Et c’est précisément pour cela qu’elle est précieuse.
Alors si vous me demandez aujourd’hui ce que je recommande pour vider la tête, je ne répondrai pas forcément la méditation, la sophrologie ou la pleine conscience.
Je répondrai peut-être simplement :
Mettez une musique que vous aimez.
Fermez la porte.
Et dansez.
Même mal.
Même peu.
Même cinq minutes.
Parce qu’il arrive que quelques minutes de liberté valent largement quelques heures de douleurs supplémentaires.