Montaigne, Zweig et moi 

Une amie m’a offert la biographie de Montaigne par Stefan Zweig. Comme toujours, Zweig a une plume parfaite. Cette précision, cette finesse dans la manière de saisir un être humain : on croit ouvrir une biographie, et l’on se retrouve à réfléchir à sa propre vie.

Parmi les passages qui m’ont le plus marquée, il y a ceux consacrés à la mauvaise mémoire de Montaigne. Voilà un sujet sur lequel je me suis sentie immédiatement concernée.

Loin de moi l’idée de me comparer au brillantissime Montaigne. Mais découvrir qu’il se plaignait lui aussi de sa mémoire m’a procuré un certain réconfort. Zweig explique qu’il y voyait la véritable faiblesse de son être. Il décrit un esprit qui saisit vivement ce qu’il voit, observe et comprend, avec « l’œil rapide du faucon », mais qui peine ensuite à ordonner et à conserver ses connaissances. Les pensées lui échappent. Les livres lus, les dates, jusqu’à certains événements de sa propre vie se dérobent à lui. Zweig évoque un fleuve sur lequel tout glisse, sans rien déposer de fixe ni de stable.

Je ne me reconnais pas dans toute cette description. Mes convictions, notamment, sont bien ancrées. Mais cette difficulté à retenir ce que l’on a pourtant compris, lu ou vécu m’est malheureusement très familière.

Depuis que je suis malade, elle est devenue plus pérenne. La fatigue et les médicaments antidouleur y contribuent. Il m’arrive de sentir que mon esprit a bien saisi quelque chose, tout en sachant que je serai incapable de le retrouver au moment voulu. C’est frustrant, parfois décourageant.

Cependant, je ne peux pas tout imputer à la maladie. Je n’ai jamais réussi à retenir facilement des dates. Pendant mes études de droit, notamment en histoire du droit, cela m’a causé bien des difficultés. Je pouvais comprendre un contexte, un raisonnement, une évolution, sans parvenir à fixer dans ma mémoire les dates qui les accompagnaient.

Je me souviens des événements essentiels de ma vie, heureusement. Mais certains épisodes ne me reviennent que lorsqu’une personne me les rappelle. Quant aux titres des livres que j’ai lus et des films que j’ai vus, sauf à tenir une liste, je suis largement incapable de les restituer. Je peux avoir aimé un livre, avoir été touchée par un film, et rester démunie devant cette question pourtant simple : « Comment s’appelait-il ? »

Enfant déjà, apprendre par cœur me demandait beaucoup d’efforts, pour des résultats souvent décevants. Je n’ai pas vécu l’école comme une période atroce : j’en garde même de bons souvenirs. Pour autant, je ne voudrais la revivre pour rien au monde.

J’avais particulièrement honte de mes difficultés de mémorisation. Ma grand-mère, comme beaucoup de personnes de sa génération, associait étroitement la capacité à apprendre par cœur à l’intelligence. Dans cette façon de mesurer le QI des enfants, je me sentais plus que stupide. Je ne savais pas encore distinguer ce que je comprenais de ce que je pouvais réciter.

Alors, quel plaisir de découvrir que Montaigne s’indignait déjà de voir ses maîtres considérer comme le meilleur élève celui qui retenait le mieux sa leçon.

Il se méfiait d’un savoir accumulé qui, au lieu de nourrir le jugement, finissait par l’encombrer. Il comparait cet excès aux plantes étouffées par trop d’humidité et aux lampes noyées dans trop d’huile. Zweig explique qu’une telle science alourdit effectivement la mémoire sans exercer l’âme. Montaigne le formule avec une netteté réjouissante :

« Savoir par cœur n’est pas savoir, c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. »

Cette phrase me fait du bien.

Dans la lecture que propose Zweig, l’essentiel, chez Tite-Live ou Plutarque, tient moins à la date de la bataille de Cannes qu’à la compréhension des caractères de Scipion et d’Hannibal. Ce qui compte, c’est le contenu humain et psychologique de l’histoire : ce qu’elle nous apprend des hommes, de leurs choix, de leurs contradictions.

Évidemment, on peut penser que cela m’arrange bien :)) Je peux facilement être soupçonnée de chercher là une consolation commode. Et je reconnais volontiers que cette lecture me réconforte. Mais j’y adhère aussi par conviction.

Les connaissances sont nécessaires. Dans mon métier, la précision l’est tout autant. Je sais ce que coûte un oubli et pourquoi il faut vérifier, noter, retrouver. Mais je crois profondément que comprendre, exercer son jugement et se façonner sa propre vision du monde demandent davantage que la restitution fidèle d’une leçon.

Je continuerai donc à tenir des listes et à chercher les titres qui m’échappent. Avec, peut-être, un peu moins de honte.

Un autre passage m’a fait rêver : celui de la bibliothèque de Montaigne.

Il faut tout de même le préciser : Montaigne avait les moyens de s’assurer une solitude « confortable ». Cela aide. Sa bibliothèque, enrichie des livres légués par son ami La Boétie, avait de quoi donner envie. Sur les poutres, des sentences en latin et en grec offraient à son regard une matière à méditer. J’aime beaucoup cette idée : lever les yeux de son livre et rencontrer quelques mots sages, simplement en laissant errer le regard.

Et, à côté, un petit cabinet pour l’hiver, décoré de peintures. Rien que cela. Un lieu pour lire, penser et goûter des moments de solitude exceptionnels.

Je pourrais facilement me prendre à rêver d’un tel refuge. Une bibliothèque, des peintures, du calme et quelques phrases capables de remettre les préoccupations à leur juste place. Quant au célèbre « Que sais-je ? », même sans l’inscrire au plafond, je lui trouverais volontiers une place près de mes livres.

Mais je relis ces pages dans une petite pièce toute rustique, au coin de la cheminée, dans une ancienne maison de vigne en Touraine. Et, franchement, je m’y trouve très bien.

À cet instant, peu importe le cadre, dès lors qu’on a un bon livre et qu’on n’a pas froid.

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