
Le jardinier qui ne regarde pas la récolte
J’ai toujours aimé l’image du jardinier (je parle ici de l’amateur).
Peut-être parce qu’elle est l’une des plus justes pour parler de la maladie.
Le jardinier se lève le matin. Il prépare la terre. Il retire les mauvaises herbes. Il arrose. Il protège les jeunes pousses. Il attache les tuteurs.
Et pourtant, il sait que la récolte ne lui appartient pas.
Il peut tout faire correctement et subir malgré tout une semaine de gel. Il peut avoir travaillé pendant des mois et voir un orage détruire ses tomates en une nuit. Il peut semer dix graines et n’en voir lever que trois.
Alors pourquoi continue-t-il ?
Parce qu’il a compris que la valeur de son travail ne réside pas seulement dans le résultat final mais dans l’acte même de cultiver.
Quand on tombe malade, on vit souvent dans l’attente d’une récolte imaginaire :
- Le jour où le traitement fonctionnera.
- Le jour où les douleurs disparaîtront.
- Le jour où la fatigue reculera.
- Le jour où la médecine trouvera enfin une solution.
Et pendant ce temps-là, on regarde le bout du champ en oubliant de vivre dans le jardin.
J’ai passé beaucoup de temps ainsi.
À me dire que la vie commencerait plus tard. Après.
« Quand j’irai mieux ».
« Quand je serai moins fatiguée ».
« Quand les médecins auront trouvé ».
« Quand la maladie sera stabilisée ».
Puis j’ai compris que cette logique me condamnait à reporter indéfiniment mon existence.
Car personne ne peut me promettre cette récolte.
En revanche, je peux encore cultiver aujourd’hui 🙂:
- Marcher quelques minutes.
- Cuisiner.
- Écrire.
- Défendre un patient.
- Peindre une nature morte.
- Jouer du piano.
Je peux regarder pousser les tomates du potager.
Tout cela ressemble à de petits gestes insignifiants. Et pourtant ce sont eux qui constituent la véritable vie.
Le jardinier ne passe pas ses journées à contempler les légumes qu’il récoltera peut-être dans six mois.
Il travaille la terre qui est sous ses pieds.
Il s’occupe de ce qui dépend de lui. Le reste appartient aux saisons.
Cette idée rejoint profondément la philosophie stoïcienne.
Nous ne contrôlons pas les événements. Nous contrôlons seulement nos actes.
Je ne maîtrise pas mes mastocytes. Je ne maîtrise pas les résultats de mes examens. Je ne maîtrise pas l’évolution de ma maladie.
Mais je peux encore choisir comment je vais vivre cette journée.
Je peux encore planter quelque chose.
Même minuscule. Même imparfait.
Même sans garantie de résultat.
Au fond, la sagesse du jardinier n’est peut-être rien d’autre que cela :
Faire son travail avec soin.
Aimer la terre que l’on a reçue.
Accepter les saisons.
Et comprendre que parfois, la plus belle récolte n’est pas au bout du chemin.
Elle est déjà présente dans le simple geste de cultiver.